15.12.11

#2

    « Je ne veux rien entendre de tout ça. »
    Le souvenir de cette affirmation prononcée par le Canadien avait immédiatement coupé court à la discussion. Stephen savait que le Canadien était moniteur de plongée (tous les expat' de Koh Tao sont moniteurs de plongée dans l’un des 50 clubs de cette île de 21km2 ) et vivait sur l'île depuis moins d'un an. Un paradis protégé. Bien à l'abri. C'était donc ça. Ne se préoccuper de rien. Absolument de rien. On a traversé l’Atlantique, les Amériques pour fuir galères ou cœur brisé. Ils ne veulent voir que ce qu'ils ont envie de voir. T'aurais beau te mettre à pleurer devant tout le monde, personne ne s'en préoccuperait. Ils feront semblant de ne rien voir, c'est leur droit merde, ils l'ont payé ce droit aux vacances, ce droit à oublier. En définitive, c'est pas le genre de truc dont on pourrait être fier, pleurer en public, putain d'exhibitionniste. Pour Stephen c'était plus une sorte de test. Fallait tenter de les déstabiliser ceux-là, de les mettre en face de leurs émotions ; avaient-il encore un peu d'empathie, d'intérêt pour leur prochain derrière le bronzage qui rend les peaux imperméables, chez ceux qui se prennent pour les rois du pétrole à jeter leurs billets de 1000 baths tandis qu'à la maison, c'est les billets de 20 euros qui nous font vivre et on a l'air con.

   Il avait pas envie de faire la conversation, James était en galère, ça le rendait malade. Il n'y avait que la vodka pour lui faire oublier à lui aussi. C'était contagieux.
Il entendait à côté de lui le fort accent d'une Américaine et ça l'agaçait. La blonde de la veille. Elle orchestrait la conversation avec maîtrise, discutait avec ses copines arborant cet air provocant et libéré qu'elles aiment posséder à cet âge-là.
Ces meufs suant un hédonisme de comptoir lui faisait songer aux titres des magazines féminins qu'il piquait à son ex. « Mon mec m'a plaqué, maintenant je pense à MOI. », « C'est l'été, osez être vous-même. », « En vacances, on se prend pas la tête, on couche le premier soir et on se la ferme. ». Etc., etc.

   « J'étais bourré », disait l'Australien à côté de lui. Il était parti en scooter la veille, 6g d'alcool dans chaque bras au bas mot et s'était crashé sur les routes de terre. 12 000 baths dans les dents, malgré tout faciles à claquer pour lui. Ca le faisait marrer, il montrait à tout le monde ses éraflures. L’Australien voulait un autre Jameson, il s’était pas rendu compte qu’il gueulait au serveur sa commande, énervé par les difficultés de compréhension de ce dernier. Le serveur, blasé, s’était barré lui préparer son whisky. Au premier abord, L’Australien passait pour un abruti, un autre touriste à la con venu acheter des fringues et montres de marque pour que dalle qui lui permettrait de redorer son image à la maison. Une discussion sur le balcon du bungalow de Stephen lui avait appris que pour ce type de 21 ans, le stress et la superficialité des clubs était une perspective si peu séduisante que le seul moyen de les supporter était de se murger la gueule. En général, il préférait rester sur le bar de la plage, tranquillement, à plaisanter, chamailler. Boire évidemment, mais quand on est Australien, ça fait partie du patrimoine génétique. Stephen était content de voir ses préjugés démolis. Il avait passé trop de temps à les juger, petit arrogant. Il était pas mieux.
On est nombreux à fuir. Ce serait juste pas mal d’éviter de considérer l’Asie, plus généralement notre nouveau pays d’accueil, comme une poubelle pour nos problèmes, nos souffrances, nos relations avortées, brisées.

   L’Australien avait fait promettre à Stephen de venir lui dire au revoir le lendemain matin, jour de son départ. Stephen n’est jamais venu. Les adieux, pas son truc et puis, qu’est-ce qu’on va bien pouvoir se dire après trois jours de biture ? Qu’est-ce qui va rester de ces amitiés de courte durée, amitiés jetables ?
Il ne restera de votre passage que quelques contacts Facebook, quelques photos de soirée sur une carte mémoire où chacun pose, côte-à-côte, verre en main, sourire de rigueur, on disait qu'on s'aimait et qu'on allait se manquer car on avait bu, on se croyait sincère mais le lendemain, ça ne fait plus aucun effet. A part le mal de crâne et le bruit de l'aspirine qui se dissolvait avec un « pssschit » aussi assourdissant que le marteau-piqueur semblait-il. Peut-être quelques vagues souvenirs, quelques paroles échangées qui ne signifient rien, ou du moins pas grand-chose.

   So, is this what it's all about?
  Stephen comprenait, au fond. Cet abandon. Et puis, qui connaît réellement leur histoire ? Que savait-il de leurs rêves ? C’est pas après trois jours et quinze litres d’alcool qu’on se fait des confidences. Une façade.
Il comprenait mais ça le choquait. Ca le rendait malade cet aveuglement, cet égoïsme et il se retrouvait, encore une fois, les cheveux dans le vent, James à ses côtés quelque peu remis sur pied, sur le ferry qui devait le ramener sur la côte à se complaire dans cette image éculée de l’homme mélancolique.

   Après tout c’était sûrement pas le pire des endroits pour recueillir ce genre d’élans un peu stupides.


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