1.12.12

(2/2) 36h à Shanghai

Ma journée était pleine de promesses. 

Avant 15h dernier délai avant de prendre le métro pour l’aéroport, j’irais voir les galeries d’art de Mogashan Lu puis ferais un tour à la vieille ville, aux marché aux oiseaux et finirais au Century Park avec des brochettes de poulet ou des fruits frais au pied de la Pearl TV Tower. Réveillée à 11h, j’ai dû me résoudre à raccourcir mon programme. Pour me consoler je me plais souvent à dire « tant pis, la prochaine fois » ou « y’aura tellement d’autres opportunités » comme 1/ une promesse sincère de continuer à explorer et ne pas cesser de prendre en photo les noms improbables des salons de coiffure autour du monde et 2/ une excuse à ma paresse chronique. Je ne suis pas de celles qui vivent dans la peur constante du dernier moment et je n'aime pas la vitesse, à part dans un engin motorisé.

Après un déjeuner où une photo vaut mille mots, je quitte mon joli restaurant, repue, direction la vieille ville.


Ah la vieille ville. 
Mon corps exultait à cette idée. J’imaginais, sans trop savoir pourquoi, de vieux bâtiments et des rues estampillées « historique », un patrimoine pas trop mal préservé sans être trop surfait. Mais où diable avais-je bien pu dénicher toutes ces idées ? (C’est dingue comme à force de regarder des films, faire des recherches avant un voyage, on finit parfois par générer des représentations d’une ville, d’un pays totalement irréelles, qui correspondraient tout à fait à ce qui nous est familier ou confortable, en évitant inconsciemment de se laisser réellement happer et déstabiliser.) 
Je n’étais pas au bout de mes surprises.


Si je puis me permettre de faire preuve de mauvaise foi, ce que les petits malins de chez Gallimard n'avaient pas précisé (« la réputation commerçante ne s'est pas démentie », tu parles d'un oxymore!), c'est qu'une fois les pieds posés à Fuyou Lu, on se croirait projeter dans quelque chose qui ressemblerait à la partie Mulan de Disneyland Paris, les vendeurs de montres et de sacs en bonus. Un Haagen Dasz par-ci, un McDonald’s par-là, des pagodes blanches aux toits rouges, un espace vital d’environ 15cm2 pour trois touristes et des milliers d’appareils photos pointant dans toutes les directions. 

Je ne sais ni par où commencer ni où donner de la tête. Je me laisse guider par l’inspiration et le bruit du silence que je crois percevoir au loin (mais c’est quoi cette manie de chercher du silence dans la ville, qui plus est, à Shanghai !). Je veux aller au marché aux oiseaux (je veux voir des lapins courir partout autour de mes pieds !) mais dans ma grande intelligence, ce que j’avais pris sur la carte pour le marché aux oiseaux est en fait un jardin dont je ne me rappelle plus le nom. 
Je n’ai pas le temps. Je suis déçue, fatiguée et assaillie de tous côtés, l’horloge tourne et je m’en vais prendre le métro.

Lorsque. Idée lumineuse : le vendeur ambulant de cerises au milieu des pousse-pousse rouillés et des scooters. Je lui achète pour 10 RMN de cerises et décide d’aller me poser au Century Park sous un platane. 
Sauf que laissez-moi vous dire une chose ; le concept de manger de la cerise achetée 10 RMN au marchand d’une petite rue tranquille près de Wuxiang Lu sous un arbre en regardant les cerfs-volants (comme ils le disent chez Gallimard) faire des loopings dans le ciel diesel est bien meilleur et plus séduisant que le vrai goût des cerises, sacrément fadasses et mangées en deux deux par manque de temps.


Une dernière photo d’un distributeur automatique de magazine féminins et j’embarque pour l’aéroport de Pudong, espérant me faire surclasser en business histoire de ne pas me sentir comme un loser de voyageur.


Je n’ai pas compris ce qui s’était passé, ce manque de motivation et ces incessantes questions et en étant honnête je me sens presque coupable de faire un récit de deux jours « manqués » en Chine (et si je suis encore plus honnête, je dirais que ça va quoi, y’a pire, c’est surtout pour l’amour du gag). Putain, deux jours d’escale en Chine, ça sonne si décadent, comme appartenant à la vie d’un milliardaire fauché, une opportunité qui ne se présente pas tous les quatre matins et je suis même pas capable de me pousser et me transformer en SuperTouriste, armée d’une batterie longue durée et de recharges Duracel. 

Au lieu de ça, j’ai passé 36h paumée, comme une sorte de prototype défaillant de voyageur, à marcher au hasard sans bien savoir ce que je cherchais mais en prétendant savoir exactement ce que je faisais. Pourquoi tant de pression ?

On aime bien briller aux yeux des autres en voyage, comme si même dans des moments où l’on est supposé lâcher son image et assumer sa vulnérabilité, on garderait en tête le « regarde mes photos de Tanzanie où j’ai combattu un lion à main nues ». Toujours plus. Mais quid du reste ? Des moments de lose, de doute et de peur, de rencontres et d’occasions manquées, où l'on baisse les bras, ces bêtises, ces trucs-là pas très glorieux qui font tâche et qui sont si ennuyeux ; leur signification n’a-t-elle d’importance que pour celui qui les vit ?

Peu importe. Si l’ère de la représentation et de la compétitivité peut avoir une quelconque emprise sur moi dans mes (rares, évidemment) moments de faiblesse, je la méprise profondément et n’ai aucun scrupule à lui balancer des « ta gueule » bien sentis. Il ne faudrait pas qu'elle transforme des moments sincères en sous-sous-épisodes d'Indiana Jones où un sous-Frédéric Diefenthal aurait le premier rôle. 

Et au cas où quelqu'un se poserait la question, je n’ai pas été surclassée.

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